Making Of: Retour sur la génèse de la série

Bonjour à toutes et à tous!

Suite à vos nombreuses questions ici et là, je vais vous présenter dans cet article le modus operandi créatif du feuilleton littéraire multimédia Civilized. Il y a beaucoup de bruit sur les réseaux sociaux quant à la révolution numérique et les impacts inévitables qu’elle aura sur le marché du livre, et notamment le livre de fiction: quels seront ses modes de création, ses modes de diffusion? Le livre deviendra-t-il multimédia? Si oui, dans quelle mesure? Doit-il être interactif? Doit-il être une application, un fichier? Beaucoup de gens se posent légitimement ce genre de questions, au sein de l’équipe Civilized nous apportons concrètement un début de réponse à celles-ci.

Car Civilized – et l’équipe qui lui a donné naissance – ne se contente pas de commenter ce qu’il faudrait faire ici ou là, comment on pourrait envisager une création 100% numérique… Civilized faitCivilized est une œuvre collective qui est issue d’une démarche originale de création, de production et de distribution, sans égal pour le moment dans le monde du livre. Nous ne prétendons pas avoir la réponse parfaite dans cette période de bouleversement de l’industrie du livre, mais cette démarche nouvelle nous tient au moins autant à cœur que l’histoire en elle même. C’est cette démarche de création que je vais essayer de vous présenter le plus clairement possible.

 

Non mais d’où vous sortez? Vous êtes pas bien??

Pour bien saisir la substance de ces éclaircissements, il faut bien comprendre que les personnes qui ont donné naissance à Civilized ne sont pas issues du monde du livre – ce qui n’empêche toutefois pas l’amour du livre et encore moins celui de la lecture ni de la narration. C’est grâce à leurs parcours variés que la publication de Civilized est abordée avec un œil vierge et non corrompu par toutes les habitudes du passé. La résistance objective au changement chez Civilized, on connait pas. Nous n’avons pas peur d’innover, puisque nous avons été obligé de tout inventer, de tout apprendre par nous mêmes. Nous sommes des hérétiques, si vous préférez. Nous sommes dangereux!

Notre idée forte c’est qu’historiquement tous les médias se sont développés à partir des limites du livre. L’opéra, les films, etc… Aujourd’hui avec le numérique, le livre peut redevenir le média central. Mais nous aurons l’occasion de reparler de l’évolution du livre, de son format et de son marché… dans de prochains posts.

Revenons à nos moutons. Alors, concrètement, comment ça marche… Comment se déroulent les étapes qui ont permis de faire naître Civilized, d’innover avec force et de lui assurer une forme narrative nouvelle et une qualité de premier rang? Alors…

Tout commence par la création d’un univers bien en amont, avant même la constitution de l’équipe de production ou les questions de forme. Dans un tout premier temps, le seul objectif est de définir (i) les problématiques qui seront abordées par l’œuvre (dans le cas de CivilizedEst-on obligé d’évoluer pour survivre? Peut-on évoluer sans se trahir?) (ii) le genre (Heroic Fantasy teintée de SF) et (iii) le cadre général de l’histoire (dans un multivers, six civilisations se rencontrent sur un septième monde et sont confrontées aux velléités de chacune). Il a ensuite fallu construire les caractéristiques et les mythologies des six civilisations, les lignes de forces derrière les différents héros de la série, etc… Petit à petit cet univers grandit et devient vaste… très très vaste. Cette phase ressemble plus à des bons moments sur du temps libre qu’à du vrai travail, c’est vraiment la partie la plus sympa :) On pourrait appeler cette phase de façon très chic, genre « Comité de Création », ou de façon plus prosaïque du style « Grand Bordel Organisé ».

(désolé sur le Paper Board qui suit j’ai du noircir certaines choses… qui en disaient trop)

Civilized, vous êtes sûr que c’est un Livre?

Il a ensuite fallu imaginer le mix média le plus adapté à ce type d’histoire. Fallait-il se contenter de mettre des mots les uns à la suite des autres? D’autres l’ont déjà fait et ce n’est pas du tout ce que nous attendons d’un livre numérique en tant que lecteur. Nous voulions quelque chose de sexy, qui puisse plaire aux jeunes lecteurs autant qu’aux lecteurs plus expérimentés. Que veut la nouvelle génération en matière de divertissement? Si on regarde le marché, ils aiment les jeux vidéos et les séries TV. Avec une expérience de lecture qui se rapproche des médias multisensoriels, Civilized reste un livre, ce n’est pas un film je vous le garanti à 100%. Car au final le propre d’un livre, imprimé, numérisé, gravé ou calligraphié, c’est que chacun le lit à sa propre vitesse; on peut relire certains passages ou au contraire en sauter, on peut se mettre à rêver 5 minutes sur tel ou tel mot ou illustration… Au contraire, un film tout le monde le voit à la même vitesse; et on peut aussi très bien regarder quelqu’un jouer à un jeu vidéo ou même jouer avec lui. Civilized devait donc être un livre, multimédia certes, mais pas un gadget ou un ersatz d’un autre média.

Les illustrations, on n’a pas eu besoin de réfléchir longtemps avant de se convaincre que c’était un must-have. Comme on dit: une image vaut un millier de mots… Mais là encore d’autres l’avaient déjà fait. Nous est alors venue l’idée d’une bande originale qui accompagnerait le lecteur à la manière d’un film… L’idée est très séduisante dite comme ça, personne ne peut contester la puissance narrative d’une bande sonore.

Mais la complexité implicite nous a fait un peu peur au début. Ces illustrations musicales avaient besoin d’être synchronisée à la vitesse de lecture, elles impacteraient directement le style d’écriture (évidemment, les émotions véhiculées par la musique devaient venir en remplacement de celles véhiculées par le texte ou les illustrations), et elles compliqueraient grandement les spécificités techniques du format de publication que nous voulions accessible depuis le plus grand nombre de machines possibles.

Ça commençait à ressembler à un vrai challenge pour offrir un nouveau type d’expérience de lecture, et nous nous sommes donc lancé dans des travaux de recherche pour trouver les meilleurs formats et les meilleurs styles de création pour offrir cette nouvelle expérience de lecture.

Bref, à ce stade on commence à tenir une « légende », une histoire digne d’être racontée (je fais cette précision pour ceux qui se seraient un peu fâché avec l’étymologie des mots).

Pour cette phase liminaire de réflexion sur le fond et un début de forme, comptez 3 bonnes semaines de travail pour 4 – si possible avec des aptitudes et des traits de caractère différents – oubliez vos contacts avec l’extérieur et consommez tout le café dont dispose la supérette du coin. Écoutez de la musique, regardez des films, mobilisez toutes vos sources d’inspiration potentielles et discutez en. Faites ce qui vous donne envie de rester sur place. Laissez reposer quelques heures de temps en temps. N’interrompez surtout pas et notez tout. Décompressez la semaine suivante, et profitez-en pour mettre de l’ordre dans les notes.

Lard né deux cons train. ‘Tt…

Mais hélas toutes les bonnes choses ont une fin. Car ensuite, il faut se fixer des contraintes, et là ça rigole moins. Sans contraintes, on a juste un rêve, pas un livre. Encore moins un livre multimédia.

Alors, sur quoi ne voulions nous absolument pas renoncer? Que jugions nous essentiel pour aboutir à une nouvelle expérience de lecture? La première contrainte que nous nous sommes donnée, la plus importante, c’est la maitrise de nos prix de vente. Nous tenons à respecter nos futurs lecteurs en ne leur faisant pas payer le prix horaire d’un jeu vidéo. Nous voulions également une fréquence de publication élevée sans pour autant manquer de contenu, et nous sommes donc parti sur une base de 24 épisodes hebdomadaires d’environ 45 minutes d’expérience de lecture chacun, avec au moins un épisode gratuit et les autres épisodes à 1.99€ avec environ 50% de réduction dans le cas d’un abonnement à la saison complète.

De plus, découlant toujours de cette première contrainte, nous ne voulons pas que nos clients aient jamais à payer deux fois pour le même livre. Si ils changent de plateforme ou de système d’exploitation, les livres déjà achetés leur restent définitivement acquis. En langage d’éditeur ça peut se traduire par « pas de DRMs », mais aussi « pas de plateformes ou de formats sélectifs ». Pas question pour nous de privilégier les clients de telle ou telle marque de machines. Quand vous achetez un bouquin papier, votre libraire ne vous annonce jamais que vous ne pourrez le lire qu’avec telle ou telle marque de lunettes, n’est-ce pas? Pour un livre numérique, ce doit être pareil. Et là surprise: aucune solution préexistante ne convenait à cette première contrainte Civilized.

Il nous a alors fallu prendre en compte une seconde contrainte: le besoin d’une solution informatique originale, avec des fonctionnalités compatibles sur tous les supports numériques connectés à internet, et si possible évolutive, réplicable et adaptable à de nouveaux mix médias. Nous partions à la recherche du mouton à cinq pattes… Nous avons finalement convenu qu’une application web adaptative était bien plus séduisante qu’un fichier ePub, qui n’est jamais qu’un site web encapsulé dans des formats qu’on ne maitrise pas tout le temps… Quant aux applis natives, ça coute cher à faire, à maintenir et à nourrir, et restent fermement associées aux jeux dans l’esprit du grand public.

Le développement de notre solution informatique a renforcé notre troisième grande contrainte: nous voulions un contenu 100% original et adapté à notre plateforme de diffusion. Pas question d’aller piocher dans d’obscurs back-catalogs, et ainsi devoir travailler systématiquement pour coller à de la musique, ou de l’illustration, ou même du texte. Aucun contenu ne devait préexister à la réalisation de Civilized. Si nous étions parti sur du contenu préexistant, nous aurions obtenu un patchwork affreux en guise de résultat, sans queue ni tête, semant confusion et chaos dans l’esprit du lecteur. Il aurait fallu retravailler telle musique préexistante pour qu’elle colle vraiment avec le texte original ; ou au contraire il aurait fallu que tel texte préexistant soit retravaillé pour ne pas être redondant avec l’adjonction de telle musique originale. Une création 100% originale est le chemin le plus facile, quoi qu’on en dise, et surtout la moins couteuse. Mais cela demande des talents nouveaux…

 

« Y a qu’à, faut qu’on »… Vous nous cassez les pieds, aboulez le morcif

Voilà, jusqu’ici c’était la partie simple, quelques semaines d’étude des aspects techniques de ces contraintes. Puis  il a fallu décliner tout ça de façon concrète. Au delà de l’aspect technologique dont nous aurons l’occasion de reparler, l’idée à ce stade c’est de continuer à se faire rêver, mais de façon pratico-pratique. Nous avons commencé à travailler avec le directeur de la série à la préparation de la mise en production d’un point de vue pratique. Il a fallu répondre à de nombreuses questions: quels sont les talents nécessaires pour produire cette œuvre? combien de personnes faut-il dans l’équipe? quel est le budget alloué? quels seront les éléments visuels récurrents (logos, blasons, uniformes…)? quels seront les arrangements musicaux récurrents (thèmes des six civilisations, quels « orchestres » pour chacun des mondes, quelles variations pour certains persos…)?…

Dans notre jargon, on appelle ça le « chartage » de la série. C’est la partie cruciale de la création. Il a fallu plusieurs mois de travail en équipe pour développer la charte de l’Univers de la série. Et ce travail n’est jamais vraiment fini… Cette charte de l’univers, absolument impubliable car illisible pour le profane, fait déjà 300 pages word de références écrites, auxquelles il faut ajouter plus de 250 dessins, cartes, croquis, logos… Elle contient par ailleurs une quarantaine de thèmes musicaux de référence, pour les mondes, les personnages, les évènements… Cette charte n’est jamais considérée comme aboutie. Elle est en évolution permanente, essentiellement par ajouts et par précisions désormais, ainsi qu’avec la publication des épisodes. Une fois cette charte bien définie, on peut commencer à construire un arc narratif et à constituer la trame de la saison. En combien d’épisodes faut-il découper la saison? Serons-nous capables de diffuser les épisodes en flux tendu de production? etc…

L’étape suivante est également très délicate. Le directeur de la série doit définir l’arc narratif de la saison, « briefer » les épisodes, et bien sûr recruter une équipe de production. Quels sont les talents nécessaires? Quel sera le propos de chaque épisode? Quel est le but de chaque chapitre? Que doivent raconter les différents médias? Où doit s’arrêter la précision du texte? Quand doit-on passer la main narrativement aux illustrations et aux musiques? Il s’agit de faire en sorte que chacun des média composant le mix narratif soit bien aligné avec les autres, que chacun raconte la même histoire… Le casting des médias autres que textes est à ce titre essentiel: si comme moi vous n’envisagez pas de regardez un film à suspens avec la bande originale d’un film à l’eau de rose, vous vous rendez bien compte de la puissance narrative de ces médias qui n’ont pas besoin d’être intellectualisés. Les illustrations visuelles et musicales jouent sur d’autres parties du cerveau et développent l’imaginaire d’une autre façon que les mots. L’important est que ces illustrations parlent bien de la même histoire, à leur manière.

Sans déconner maintenant, vous écrivez l’histoire à un moment?

Vient ensuite la phase d’ « exécution méthodologique ». La réalisation à proprement parler. Là on commence à sortir de la création stricto sensu, et la pression n’est plus la même car on sait exactement ce que l’on a à faire d’un point de vue narratif. Il s’agit surtout de se concentrer sur la qualité du travail réalisé car c’est celui qui est destiné à être exploité par la WebApp et les supports promotionnels.

La première chose à faire, c’est de recruter une équipe. Oui, oui: recruter. Pour votre information, nous travaillons essentiellement avec de jeunes talents en début de carrière et qui veulent renforcer leur expérience professionnelle et leur employabilité. D’ailleurs si vous voulez en savoir plus, n’hésitez pas à nous contacter: nous avons plein de projet pour Civilized et pour d’autres collections.

Le point critique de cette phase, ce sont les délais. Certains passent des journées et des journées à peaufiner un dessin ou une illustration… C’est très bien dans l’absolu, mais pour sortir 3/4 heures d’expérience de lecture par semaine, avec plein d’illustrations, de cartes et de musiques, il faut se presser. Chaque minute est comptée! Aussi bien pour le texte, les illustrations et la musique, on passe par toute sortes de roughing, de corrections, de relectures, de finitions, et d’ajustements nécessaires à la production d’une expérience de lecture optimale. Le rôle du directeur de la collection est essentiel à ce titre. C’est lui qui est garant de la qualité de l’expérience de lecture des utilisateurs de notre site web. C’est  lui qui assure la qualité de l’arc narratif. C’est lui qui s’assure de la qualité globale des épisodes. C’est lui qui s’assure que les illustrateurs et les musiciens puissent apporter leur pierre à l’édifice en écoutant leurs suggestions et leurs préférences narratives et de déterminer celle qui est la meilleure pour le chapitre en question. Le rédacteur n’a pas toujours le dernier mot… Parfois les autres s’inspirent de lui, parfois il s’inspire des autres… L’important c’est que chacun raconte la même histoire. Pour faciliter ces échanges, chacun des membres de l’équipe Civilized travaille dans le même bureau, « l’atelier » dans notre jargon, et le directeur de la collection impose le rythme et décide en dernier ressort en fonction des exigences de la charte et des briefs.

A noter que l’équipe de réalisation n’est pas figée. De la même façon que Batman peut-être dessiné ou raconté par n’importe qui, DC Comics vous garanti qu’il s’agit bien de Batman. Il en va de même pour Civilized. Les rédacteurs, illustrateurs et musiciens sont remplaçables; ils doivent en permanence prouver qu’ils sont à la hauteur – mais rien ne les empêche de se faire remplacer/excuser temporairement.

Attention paragraphe teaser! Pour les besoins du lancement de Civilized, nous avons légèrement dérogé au plan initial qui consistait à publier la série en version anglaise et française dès le lancement. Mais la traduction anglaise ne nous satisfaisait pas encore… Nous avons donc préféré accélérer la publication en Français, la phase de traduction a dû être désynchronisée de la production et repensée afin de vous offrir des livres de qualité quelqu’en soit la langue. Mais nous rattrapons vite notre retard, vous pourrez bientôt vous en rendre compte dans quelques semaines…

Enfin, pour reprendre l’analogie avec les phases traditionnelles de la création d’un livre, il n’y a pas à proprement parler de montage / mise en page. Les différents médias sont directement insérés dans une base informatique, à laquelle nos lecteurs accèdent en streaming via l’applicatif web qui assemble les épisodes au fur et à mesure de la lecture. Cela nous permet de garantir que le contenu fonctionnera sur la plupart des machines: tablettes, ordinateurs et smartphones. Cette garantie nous oblige à ne pas passer par des plateformes de distribution d’ebooks standardisés qui ne permettent pas de distribuer les innovations techniques de la série selon nos exigences pratiques. N’hésitez donc pas à parler de nous si vous appréciez nos livres et/ou notre démarche, et même si vous n’aimez pas d’ailleurs, vous serez des amis du futur du livre :)

Voilà… Comme vous avez pu vous en rendre compte, on est loin d’un simple travail d’écriture. J’imagine que je n’ai pas été clair du tout, que j’ai été trop vite sur certains passages… je suis horriblement confus de ne pas avoir d’expérience en tant que bloggueur… alors n’hésitez pas à poser vos questions ci-dessous, je ne manquerai pas d’y répondre.

 

Bonne lecture et à bientôt pour d’autres éclaircissements sur les coulisses de la série :)

-Romain pour l’équipe Civilized