Borges, le RER et les livres

Peut-être un homme s’est-il écrié en voyant la première automobile : « cette machine diabolique n’est pas une voiture car elle n’est point faite de bois et ne se meut point par la force de braves et honnêtes canassons ! » Peut-être.  En tout cas, si cet homme a existé, il n’est pas impossible qu’on ait retrouvé son descendant. Dans le RER B.

Ce descendant – un trentenaire classique – était donc dans le RER et constata en tournant la tête que son voisin de gauche était en train de lire un livre sur une tablette. Il s’agissait du 99 Francs de Beigbeder (dont il n’est pas nécessaire de rappeler la qualité).

Le trentenaire fit une grimace, redressa son regard et s’aperçut que la jeune fille qui se trouvait devant lui était plongée dans la lecture d’un exemplaire papier de la biographie (provisoire, certainement) de la princesse Kate Middleton (dont il n’est pas non plus nécessaire de rappeler la qualité).

Notre homme se pencha alors afin de lui confier tout bas que pour lui « un vrai livre, c’est un livre papier »… Accès de sincérité incontrôlable ? Manœuvre d’approche bien excusable ? Syndrome de Tourette ? Nous ne le saurons jamais…

Toujours est-il que la question de la définition du livre venait d’être posée. Encore. 

 

Donc, qu’est-ce qu’un livre ? Intuitivement chacun le sait, chacun a posé ses yeux sur les pages noircies d’un ouvrage et tiré de ses caractères sombres quelque utile connaissance ou un moment de joie… Mais dès que l’on pose la question, comme le disait Saint Augustin à propos du temps, on ne sait plus. Le livre – qu’il dépeigne avec talent l’âge de la surconsommation ou qu’il aborde l’épineuse question de l’héritage de Lady Di – se rebelle contre toutes les limites qu’on voudrait lui imposer afin de le définir. 

Le Littré ne le sait que trop et parle le plus généralement possible d’une « réunion de plusieurs feuilles servant de support à un texte manuscrit ou imprimé », installant malheureusement côte à côte Don Quichotte et le menu de l’Hippopotamus de Montparnasse (celui qui jouxte le cinéma). 

Ne ricanons pas, toute définition est par nature un peu caricaturale. Le bon sens est là pour faire les ajustements nécessaires à l’usage… on voit bien ce qu’est un livre : rectangle et feuilles reliées, un contenu valable ou pertinent et si possible pas de page des desserts… Ajustements faits, le livre demeure avant tout un objet imprimé ou manuscrit qui recueille du texte.

 

Sauf que bon, l’ère du numérique et les usagers du RER reposent quand même la question de la définition du livre… Par exemple, Wikipédia n’est pas (même selon sa propre définition) un livre. Donc, tandis que le Littré adoube un programme de parti politique trouvé au fond d’une boîte aux lettres devenu livre par la grâce de l’encre et du papier, Wikipédia demeurerait un site internet pris entre les chatons de Youtube et les billets à prix réduit d’un quelconque « pas-cher.com ». 

On sent confusément que les mots se contorsionnent, qu’on a fait fausse route et qu’on n’a pas pris le problème comme il le fallait.

 

Comme d’habitude, la réponse est dans un livre… un livre-papier au cas particulier, le second de ces beaux volumes de la Pléiade contenant les Œuvres complètes de Jorge Luis Borges… et plus précisément dans la conférence sobrement intitulée Le Livre. 

Représentation de Jorge Luis Borges tel que dessiné par John Sokol

L’auteur y suggère que le livre est le plus étonnant des instruments de l’homme. Alors que ces derniers sont en général des prolongements de son corps (le télescope prolonge la vue, le téléphone prolonge la voix, l’épée prolonge le bras), « le livre est un prolongement de sa mémoire et de son imagination ». 

Il n’est pas ici question de pages ou de reliure, d’encre ou de colle… Borges s’intéresse moins à l’objet qu’à la fonction pour définir le livre. Du reste, il continue la conférence en expliquant que l’aspect physique du livre de bibliophile ne l’intéresse pas. Suprême camouflet, Borges se contrefichait sans la moindre espèce de vergogne de l’odeur du papier… Il préférait les mots. Et se contentait de professer avec sagesse que ce qui fait le livre, c’est le lecteur, celui qui prolonge sa mémoire et son imagination en lisant.

 

Borges a raison, il n’y a pas de vraie différence entre 99 Francs sur tablette et l’enfance de Kate couchée sur papier, pourvu que le lecteur ou la lectrice en tire quelque connaissance utile ou un moment de joie, une vision du monde ou un rêve de princesse… et le type du RER n’avait – pour son malheur – pas tort… Peut-être ne laissera-t-il jamais les livres qui peuplent déjà les tablettes prolonger sa mémoire et son imagination…